La ville est-elle toujours faite pour les jeunes ?
Entre mobilisations dans la rue, difficultés à se loger et loisirs de plus en plus coûteux, la jeunesse revendique sa place dans la société. Mais au-delà des manifestations, a-t-elle encore les moyens de profiter pleinement de la ville ?
«Nous sommes les étudiants et les travailleurs de demain», Crédit Jenna Senouci
Une rue remplie, des pancartes levées au-dessus de la foule, des slogans qui résonnent entre les façades. En ce mois d’octobre, les rues françaises sont redevenues le théâtre d’une mobilisation lycéenne et étudiante sur fond de revendications concernant les conditions d’études, les moyens accordés à l’éducation et l’avenir de la jeunesse. Selon Le Monde, les estimations de participation divergent fortement : 161 500 personnes selon le ministère de l’Intérieur, contre 480 000 selon les organisations lycéennes et étudiantes.
Dans les cortèges, les revendications dépassent parfois les seules questions scolaires. «Nous sommes les étudiants et les travailleurs de demain», affirme Lydia Hamadene, secrétaire nationale de l’Union syndicale lycéenne, citée par Le Monde. Derrière cette phrase se dessine une inquiétude plus large : quelle place la société réserve-t-elle à une génération qui se prépare à entrer dans la vie adulte ? Ont-ils réellement les moyens de vivre la ville, de s’y loger, de s’y déplacer et d’en profiter ? Dans un espace urbain souvent associé à la liberté et aux opportunités.
Le prix de l’indépendance
Pour de nombreux jeunes, accéder à l’autonomie commence par une difficulté très concrète : trouver un logement abordable. Selon une enquête de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), publiée en février, le loyer moyen d’un logement étudiant dans le parc privé atteint 546 euros par mois, contre 332 euros pour un logement du Crous. À Paris, la moyenne dans le privé monte à 712 euros. L’enquête souligne également que près de la moitié des étudiants interrogés disposent de moins de 200 euros par mois après avoir payé leur loyer. Ces chiffres donnent une idée des arbitrages auxquels certains étudiants sont confrontés. L’indépendance ne dépend donc pas uniquement de la volonté de quitter le domicile familial. Elle dépend aussi des ressources disponibles et des possibilités offertes par le marché du logement. Pour ceux qui ne peuvent pas compter sur une aide familiale, le passage à la vie adulte peut prendre une forme plus lente.
Une vie sociale sous conditions
La ville ne se résume pourtant pas à un toit. Elle est aussi faite de cafés, de concerts, de cinémas, de restaurants et de lieux où se construisent les amitiés. Mais lorsque chaque activité implique une dépense, la vie sociale peut elle aussi devenir une source de calcul. Ces problèmes ne se posent pas à tous les jeunes de la même manière, mais elles illustrent une réalité : les possibilités de profiter de la ville sont aussi liées aux moyens financiers. «Refuser régulièrement des invitations, renoncer à certaines activités ou devoir toujours proposer les options les moins chères peut compliquer la participation à la vie d’un groupe. Le manque d’argent ne prive pas seulement de biens ou de services ; il peut aussi réduire les occasions de rencontrer les autres. Les réseaux sociaux renforcent parfois ce décalage», explique Chafik Aphity, responsable insertion jeunesse à l’an Ville de Vaulx-en-Velin. Des alternatives existent : parcs, bibliothèques, événements gratuits, associations ou lieux culturels à tarif réduit.
Étude sociologique menée auprès de 25 000 étudiants coordonnée par Linkee/Crédit Jenna Senouci
Une ville à deux vitesses
Le coût du logement peut également pousser les jeunes vers la périphérie. Un appartement moins cher peut alors s’accompagner de trajets plus longs, de dépenses de transport supplémentaires et d’une dépendance à la voiture ou aux proches. Lorsque les bus sont rares le soir ou que les derniers trains ne permettent pas de rentrer après une sortie, la distance devient une contrainte sociale autant que géographique. Le lieu où l’on habite influence ainsi la manière de vivre la ville. Un jeune logé près du centre peut accéder facilement aux établissements culturels, aux commerces et aux lieux de rencontre. Un autre, installé plus loin pour des raisons financières, doit davantage anticiper ses déplacements et limiter certaines activités. «Les inégalités ne se résument donc pas à une opposition entre jeunes aisés et jeunes précaires. Elles se construisent aussi à travers l’accès au logement, le soutien familial, la mobilité et le temps disponible. Deux personnes du même âge peuvent avoir des possibilités très différentes selon leur situation économique et leur territoire», poursuit-t-il.
La question devient alors politique : à qui la ville est-elle destinée ? Aux habitants qui y travaillent et y vivent, ou surtout à ceux qui peuvent payer pour accéder à ses services et à ses loisirs ? Les espaces publics, les transports et les équipements culturels constituent des éléments essentiels de la vie collective. Leur accessibilité conditionne la possibilité, pour chacun, de participer pleinement à la société.
Reprendre la rue, reprendre sa place
«Les mobilisations d’octobre rappellent que la jeunesse ne veut pas seulement être considérée comme une génération en devenir. Elle entend aussi participer aux décisions qui concernent son présent», déclare Yasmine Trari, jeune manifestante. À travers les manifestations, les assemblées et les revendications collectives, les jeunes cherchent à rendre visibles leurs préoccupations et à peser sur les choix politiques.
L’enjeu n’est pas de considérer tous les jeunes comme victimes d’une même situation, mais de comprendre pourquoi les possibilités urbaines restent si inégalement réparties. Une ville vivante ne se mesure pas uniquement à ses commerces, à ses nouveaux quartiers ou à son attractivité économique. Elle se mesure aussi à la capacité de ses habitants à s’y rencontrer, à s’y construire et à y trouver leur place. Alors que les jeunes multiplient les appels à manifester samedi 31 octobre, pour faire entendre leurs revendications, une question demeure : si la ville promet la liberté, les rencontres et l’émancipation, que reste-t-il de cette promesse lorsque les moyens financiers déterminent jusqu’à la manière d’en profiter ?
Jenna Senouci
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